Comme tout le monde le sait maintenant, Athènes, mais aussi les principales villes du pays sont aux proies à de nombreuses émeutes très violentes depuis samedi soir, lorsqu’un jeune de 15 ans, Alexis Grigoropoulos a été abattu par un policier dans le quartier d’Exarchia, à quelques encablures de la maison. La version initiale disait qu’il faisait parti d’un groupe de 20-30 jeunes qui s’attaquait à une patrouille de police, plus les jours avancent, plus il semblerait qu’il n’y ait pas eu de cocktails molotov et qu’il se trouvait là au mauvais moment, au mauvais endroit. Enfin, l’enquête est en cours.
Exarchia, estampillé « quartier révolutionnaire et anarchique » par la présence des universités de droit, économie et de Polytechnique est un quartier par endroit très bobo, tout en étant en même temps populaire et avec une forte population étudiante. Mais aussi, parce qu’en 1973, c’est là que prit, à Polytechnique même, la révolte estudiantine contre les colonel qui amorça la fin de la dictature : cette révolte s’était achevée tragiquement par plusieurs étudiants tués par l’armée qui avait envoyé les chars dans Polytechnique ; aujourd’hui, par décret, la police et l’armée n’ont pas le droit de pénétrer dans les universités [Édit : une précision : cette loi date de la fin du 19e siècle et est héritée de traditions antiques.] Quartier jeune et vivant, ce n’est pas non plus l’anarchie dans les rues d’Exarchia, il y fait très bon vivre et je ne regrette pas de m’y être installée. Ceci étant, il est vrai que la police n’y est pas la bienvenue, pourtant elle est bien présente aux abords immédiats de la place Exarchia et circule tout de même dans le quartier ; des accrochages réguliers ont lieu au cours de l’année, sans que cela ne déborde : on pourrait presque dire (malheureusement ?!?) que cela fait parti du décors.
Pourtant, samedi, l’évènement n’était pas anodin et n’était pas un simple incident. La tragédie a embrasé le quartier puis le centre vers Akadimias jusqu’à Monastiraki. Dimanche, pourtant de sortie avec une amie, nous n’avions rien remarqué jusqu’à ce qu’on reçoive un coup de fil de France pour avoir des nouvelles (et oui, une coupure d’électricité toute la journée, nous ne savions rien). Les émeutes ont repris dimanche soir, puis lundi dans la fin d’après-midi et la nuit. Les dégâts sont importants. L’esprit de Noël qui commençait à s’installer dans les rues a disparu (déjà qu’il n’y a pas trop de décorations). Autant dimanche soir, on ne se rendait pas compte de grand chose, autant lundi ce fut tout autre chose et tout prit des proportions monumentales. C’est assez désolant, en même temps, cette tragédie fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase d’une génération de jeunes un peu sacrifiée.
Aujourd’hui est une journée de grève générale, annoncée depuis des semaines, en espérant que les syndicats arrivent à encadrer une manifestation pour éviter les débordements de quelques uns. L’impression générale est bien étrange. Surtout que le gouvernement, embourbé dans des scandales monstrueux ne fait rien, que la police est absente des rues (en France vous voyez des images de MAT – CRS – frappant, ils ne sont vraiment pas partout et en très petit nombre). Est-ce que tout cela aura une incidence et apportera une prise de conscience réelle des problèmes de fond qui minent la société grecque ?
Pour en voir un peu plus, allez voir Eurostar Blues : Fotia stis trapezes… le feu aux banques et Émeutes et révoltes en Grèce, ces deux récits sont instructifs et bien écrits ; Optensia nous donne aussi sa vision des évènements. Européen de coeur, Grec d’esprit nous offre aussi une analyse de cette Saint-Nicolas tragique. Dernière lecture de blog, sur Paris-Athènes Blog. Il y a aussi le blog de ce professeur d’anglais de Thessalonique, Craig Wherlock, Teachier Dude [en anglais] et les actualités sur le site Info-Grèce.
Pour la presse, voici quelques liens sur Ta Nea ou Kathimerini [en grec : si j'avais le temps, j'en ferais bien des traductions ou résumés, mais là, ce n'est pas à l'ordre du jour]. Pour la presse française, je vous remets l’interview rapide réalisé par Le Monde à Georges Contegeorgis, professeur à l’Université du Panteion à Athènes. L’article est court, mais c’est une vue assez intéressante des problèmes de fond.
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[Source : LeMonde.Fr | 02-12-2008 | 19h04 | Grèce : "La police n'assure plus sa mission de service public".]
Trois questions à Georges Contogeorgis, professeur à l’université Panteion d’Athènes et ancien ministre, sur les manifestations qui ont éclaté dimanche 7 décembre en Grèce après la mort d’un adolescent tué par la police.
Quelles sont les revendications des manifestants ?
Le mécontentement de la population est d’abord dirigé contre les forces de l’ordre. Les manifestants reprochent à la police de ne pas accomplir correctement sa mission de service public. L’institution policière, qui devrait être au service de tous les citoyens, n’agit aujourd’hui que dans l’intérêt de quelques personnalités influentes. Je connais, par exemple, un directeur de journal qui dispose de trois ou quatre policiers pour assurer sa propre sécurité. Pendant les manifestations de ce week-end, les forces de l’ordre ne sont pas ainsi intervenues pour protéger les commerçants contre les tirs de cocktails Molotov.Mais cette mobilisation témoigne surtout d’un profond malaise d’une partie de la société à l’égard de la politique du gouvernement grec. Partant de la capitale, elle s’est propagée à tout le pays. Les manifestants dénoncent le fonctionnement d’un Etat qui place l’intérêt d’une certaine classe politique et économique au-dessus de l’intérêt général. Ils réclament la mise en place effective d’un État de droit et d’un État providence, ainsi qu’une meilleure représentativité des citoyens. Leur objectif, c’est d’être considéré comme des partenaires à part entière du système politique.
Quel rôle tient le mouvement anarchiste dans les manifestations ?
Le mouvement anarchiste, tout en étant très minoritaire, est particulièrement actif au sein des universités grecques. Ce n’est pas la première fois qu’il s’oppose violemment aux forces de l’ordre. A Athènes, il est implanté dans un petit quartier du centre-ville [Exarchia] où l’extrême gauche jouit d’une certaine immunité. La police les tolère à condition qu’ils ne sortent pas de cet environnement bohème et universitaire.Il faut savoir que la population étudiante est nettement plus politisée que le reste de la société. [En 1973, c'est la révolte des étudiants de l'école Polytechnique d'Athènes qui a précipité la chute du régime des colonels, une dictature militaire à la tête du pays de 1964 à 1974]. Par ailleurs, la police n’a pas le droit d’intervenir sur les campus. Mais l’adolescent qui a été tué par un policier n’appartenait pas à un groupe anarchiste. Il ne portait pas de cagoule et ne participait pas à une action ciblée. Connaissant sa famille, je peux même affirmer qu’il appartenait à un environnement assez aisé. Samedi, il s’en prenait à la police comme beaucoup d’autres personnes le font chaque jour en Grèce.
Quelle est la marge de manœuvre du gouvernement ?
Les récents événements viendront très certainement bousculer l’agenda politique, mais le gouvernement du premier ministre de centre-droit Costas Caramanlis est dans une situation très difficile. Un an après son élection, il dispose d’une très faible majorité au Parlement et ne parvient pas à sortir le pays de la crise. Par ailleurs, il est empêtré dans une série de scandales. [Une affaire de mœurs mettant en cause le secrétaire général du ministère de la culture, Christos Zachopoulos, éclabousse le gouvernement depuis le début de l'année]. Il n’y a qu’à voir les derniers sondages d’opinion qui donnent cinq points d’avance aux socialistes en cas d’élections anticipées. {Propos recueillis par Elise Barthet}
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Les deux derniers cités, sont pour une fois des visions différentes de ce que nous donne la presse générale. Ils sont instructifs. Maintenant, attendons de voir ce que donnera cette longue journée de grève, mais les fêtes ne s’annoncent pas des plus douces ici.
EDIT : je rajoute ces références :
Blue
10 décembre 2008 à 14:42
Bonjour Lauritsa! Félicitations pour ton blogue et ton excellent dossier de presse sur les émeutes. Je ne sais pas trop pourquoi mais mis à part bien sûr la mort du jeune Alexis, ce bouillonnement me donne de l’espoir. C’est très dommage pour le pillage et les destructions, mais si le bon message passe il faudra pardonner. As-tu vu les images de policiers tirant (même en l’air) devant les jeunes, et l’autre qui fait mine de tirer sur eux avec sa main? Peut-on appeler ces imbéciles des policiers? Quelle est leur formation? À la télé, les présentateurs étaient sonnés de voir des gamins, LEURS ENFANTS, se faire tirer dessus par la police. Si c’est vraiment la goutte qui fait déborder le vase et que les Grecs décident de se débarrasser d’un gouvernement corrompu (surtout à ne pas remplacer par le PASOK, tout aussi corrompu, mais par un nouveau venu) et de réformer complètement la police, qui ne les protège pas, la mort d’Alexis n’aura pas été vaine. Voilà.
Bonne continuation. :)
Paris-Athenes
10 décembre 2008 à 14:45
Très bel article, journalistique. La Grèce est à la une de tous les JT européens, des grands quotidiens occidentaux. Quelle leçon de démocratie !!! les jeunes se révoltent, les parents se lèvent de leurs canapés, voici le message qui passent en continue sur les chaines de télés.
Je vous conseille ce bel article que j’ai découvert par hasard « La population est désabusée et les dieux ne protègent plus la Grèce » de Critica. A lire, impérativement !
http://www.critica.fr/archives/161/etranger
Lionel Gilles
10 décembre 2008 à 19:41
Bravo pour l’article mesuré et les recherches d’autres articles intéressants, ce qui tranche avec les posts et les commentaires enflammés qu’on lit habituellement.
Bonne continuation et salutations de Céphalonie ;)
Lionel
Pierre
18 décembre 2008 à 14:19
Edit de Laure : je mets le lien vers le site : http://emeutes.wordpress.com au lieu du copier-coller direct.