Musée de l'Acropole

Le nouveau musée de l’Acropole semble ne pas avoir désempli de l’été. Et comme je l’avais déjà mentionné, son inauguration a permis une nouvelle relance des autorités grecques auprès du Gouvernement britannique et plus encore, auprès du British Museum, pour le retour des marbres à Athènes.

L’essayiste Henri Godard a publié dans l’édition du 13 septembre 2009 du quotidien Le Monde, un appel adressé en partie au Louvre quant à la restitution des marbres grecques au nouveau musée athénien, dans lequel il rappelle la nécessité – selon lui – de rendre les sculptures du Parthénon. La lecture est un peu longue, un peu trop pompeuse à mon goût, surtout pour l’introduction, j’en conviens, mais elle vaut tout de même que l’on s’y arrête car elle soulève quelques questionnements. J’ai fait quelques petites coupes, l’original de l’article est ici. L’auteur souligne qu’il est bon que des œuvres ne soient pas uniquement vues sur leur terre natale et qu’une restitution poserait un précédent juridique important. Pourtant, je ne vois pas en quoi le Parthénon est un cas différent et ne pourrait être vu comme un cas juridique isolé, car l’Égypte serait sûrement autant en droit de réclamer le des différents musées. Alors, certes historiquement, Lord Elgin a plus que vraisemblablement outrepassé les droits qui lui avaient été accordés par Constantinople. La preuve que ces « barbares » d’ottomans, comme on les désignait il n’y a pas si longtemps (et parfois encore de nos jours), ne furent pas insensibles à ce pillage car le sultan d’Athènes a immédiatement fait interdire après l’épisode Elgin, tous travaux sur l’Acropole.

Tous les amateurs de l'art grec qui étaient attachés à l'ancien Musée d'art archaïque situé sur l'Acropole même (Athènes) attendaient avec impatience sa réouverture dans les nouveaux locaux situés en contrebas, spécialement conçus et construits pour lui, et agrandis. Le musée a été inauguré le 20 juin et c'est une grande réussite. [...] Mais la grande révélation est celle de l'étage supérieur, ouvert sur l'extérieur de quatre côtés par de grandes baies vitrées, et tout entier occupé en son centre par une construction rectangulaire. D'un plan homologue à celui de la partie haute du Parthénon, elle est destinée à l'exposition de tous les éléments qui subsistent de sa décoration [...] Or, des éléments qui ont survécu aux destructions de vingt-cinq siècles d'accidents naturels et de brutalités de l'histoire, la Grèce ne possède plus qu'une très petite partie. Les voici, ces quelques figures, ces quelques métopes et ces quelques plaques de la frise, visibles désormais à hauteur de regard et mises en valeur à la place qu'avait chacune dans le dispositif d'ensemble. Lorsque, en fin de matinée, on parcourt le long côté sud de la construction, la magnifique lumière de la Grèce dore ces éléments originaux, réfléchie alors par le flanc de l'Acropole et, d'un peu plus haut, par le Parthénon lui-même. Elle sculpte les figures taillées dans le marbre du Pentélique. Entre celles-ci, tous les autres éléments, de loin les plus nombreux, dont les originaux sont sortis de Grèce, sont représentés ici aux emplacements qui leur étaient destinés par des moulages de plâtre dont cette même lumière ne fait qu'accentuer la désespérante blancheur. Les sculptures originales sur lesquelles ont été réalisés ces moulages sont, quant à elles, dispersées dans diverses villes européennes, la grande majorité à Londres, au British Museum, et trois à Paris, au Louvre.

Les justifications qui pouvaient être données au XIXe siècle de leurs transferts n'étaient pas sans pertinence à l'époque : sans eux, les œuvres seraient restées exposées aux soubresauts de l'histoire et auraient pu subir diverses dégradations. Il n'était pas encore question de musée pour les abriter et peut-être n'y avait-il pas encore sur place de personnel qualifié pour leur conservation. Cent et quelques années plus tard, c'était encore l'excuse que pouvait invoquer Malraux lui-même pour sa douteuse expédition de jeunesse au Cambodge. Mais ces justifications sont dépassées.

La Grèce est partie prenante d'une Europe conçue pour préserver la paix. Ses archéologues ont démontré une compétence égale à celle de leurs meilleurs collègues étrangers. Ses muséographes viennent de donner avec ce Musée de l'Acropole une preuve éclatante de leur savoir-faire. L'objection même de la pollution ne tient pas, puisque ces marbres seraient exposés à l'intérieur d'un musée. Le moment est venu de reposer la question de leur restitution à leur lieu d'origine.

Quelles raisons peut-on y opposer, en dehors d'un soi-disant droit de propriété qui fait lui-même problème ? On imagine que les intéressés en invoquent deux, liées entre elles. Premièrement il est bon, dans le principe, que les œuvres d'art d'une tradition nationale puissent être vues en dehors du lieu natal de cette tradition. Toute œuvre a une vocation universelle. Elle est faite pour être reconnue comme telle par n'importe quel homme.

Il est bon que, à côté de la diffusion des reproductions, l'occasion de cette reconnaissance sur des originaux soit offerte en plusieurs lieux du monde. Des siècles de déplacements en tous sens des œuvres transportables nous empêchent de seulement imaginer qu'un jour tout l'art italien puisse se retrouver en Italie et tout l'art grec en Grèce. Or, sur le plan des faits cette fois, une initiative de restitution n'enclencherait-elle pas un mouvement incontrôlable de demandes qui tendraient à ce rapatriement généralisé ?

Mais, par rapport à des toiles ou à des sculptures qui se suffisent jusqu'à un certain point à elles-mêmes, le Parthénon est un cas différent. Tous les éléments de sa décoration sculptée composent un seul et même ensemble, conçu et réalisé comme un tout. Prétendre maintenir certains d'entre eux séparés des autres, c'est leur imposer, dans le lieu où ils sont visibles, non pas cette métamorphose due au passage d'un monde spirituel à un autre dont Malraux nous a convaincus qu'elle était désormais pour nous la loi même de l'art, mais un pur et simple appauvrissement.

Aussi bien, restituer ses marbres au Parthénon ne serait-il pas les faire passer d'un musée à un autre. L'étage supérieur du Musée de l'Acropole n'est pas seulement un musée. Il est le complément du monument vis-à-vis duquel il se trouve. L'ensemble une fois reconstitué, on aurait un seul monument sous ses deux formes, à peine disjointes dans l'espace : sur l'Acropole, le temple - sa situation, son architecture ; à quelques dizaines de mètres en contrebas, son décor sculpté, dans lequel il n'est pas moins présent que dans son architecture.

Quand on se souvient qu'au fil des siècles ce monument a été transformé en église puis en mosquée, qui ne se réjouirait de le voir restitué dans son intégrité, composante irremplaçable de la civilisation dont nous revendiquons l'héritage ? La demande de restitution est ancienne. Elle est restée jusqu'à présent lettre morte, exception faite d'un fragment minime dont un musée allemand a accepté de se dessaisir. Elle concerne au premier chef la Grande-Bretagne et le British Museum puisque la grande majorité des marbres exilés y ont abouti. Mais le Louvre possède trois pièces isolées : une métope, une plaque de frise qui figure de jeunes Athéniennes choisies pour tisser le peplos offert à la déesse (Les Ergastines) et une tête de déesse.

Et si nous, Français, donnions l'exemple ? Ce serait un geste frappant et bienvenu d'union européenne. Le Louvre contient assez de chefs-d'œuvre de l'art grec pour que tout visiteur puisse apprécier par un contact direct l'éminente qualité de cet art. Les trois fragments du Parthénon ne sont ici qu'à titre d'échantillons - le chef-d'oeuvre est à Athènes. Ils sont exposés, depuis des années qu'a commencé un lent réaménagement des collections d'art grec du musée, dans une salle au plafond orné de peintures allégoriques du début du XXe siècle et de caissons dorés, et qui n'est accessible depuis l'entrée qu'au terme d'un parcours compliqué.

Ils sont éclairés à la lumière artificielle par des spots situés aux angles dans le plafond, qui sont chargés de souligner, à toute heure, le relief des sculptures. On rêve à ce que celles-ci deviendraient ou redeviendraient le jour où, au terme d'une exposition de plusieurs manières provisoire, elles se retrouveraient dans la lumière athénienne réverbérée par le Parthénon.

Il ne s'agit pas pour moi de prôner un retour ou un maintien des marbres du British Museum. La question est bien plus difficile que l'on pourrait l'imaginer, tant d'un point de vue juridique, que politique. D'ailleurs, les enjeux sont beaucoup plus politiques que culturels, archéologiques ou artistiques. Et c'est ce qui fausse je trouve beaucoup de choses. C'est un moyen pour la Grèce de s'affirmer et cela sera à qui remportera cette victoire, des deux grands partis politiques.

Pour ma part, je ne suis ni pour ni contre la restitution, tout simplement parce que la question est très complexe et que je pense qu'il me manque encore énormément de choses pour en comprendre l'ampleur. Les cinq dernières années à travailler sur les questions de nationalismes et musées en Grèce, m'ont appris beaucoup de choses, mais pour la question des marbres, je suis encore incapable de me faire mon opinion.

Cependant, je ne peux que m'interroger en lisant ce texte, non pas vraiment sur ce qu'il en dit - sauf peut-être que le Parthénon n'est pas un cas à part - mais par rapport au point de vue grec. Lors de l'inauguration du musée en juin dernier, le ministre grec de la culture a rappelé que ce musée et surtout le Parthénon, étaient des lieux du patrimoine mondial, visant à l'universalité. Comment cette universalité peut elle se restreindre à la seule ville d'Athènes ? L'universalité n'est-ce pas aussi rendre ces chefs-d'œuvre accessibles par un plus grand nombre ? Et donc que le fait que l'on puisse les admirer à Londres, Paris ou Athènes, n'en est-il pas l'illustration ? De même, si les Grecs se réclament tant de cette universalité, pourquoi est-ce que le seul reproche que j'ai aussi constaté et que tout le monde me rappelle : où sont les explications dans le nouveau musée ? Quasi-nulle de part l'ensemble des salles.

Alors se réclamer de l'universalité, n'est-ce pas déjà faire en sorte que ce que l'on présente soit compréhensible par tous ? J'ai déjà souligné que la muséographie est très réussie, mais l'absence d'explications est flagrante. Le musée a un goût, de ce point de vue là, d'inachevé. L'universalité de la compréhension de ces vestiges demeure donc le fait des spécialistes. Certes, le musée a répondu au dernier argument tangible des anglais en quoi la Grèce ne disposait pas d'un édifice sûr pour accueillir ces antiquités. C'est chose faite, même si, selon toute vraisemblance - puisqu'aucune explication ne permet de faire la distinction - des fragments de métopes conservés par les Grecs, n'étaient pas prêts pour l'inauguration et sont toujours remplacés par des moulages.

Pour moi, au regard de ce point précis et d'une certaine manière, c'est une réminiscence et persistances des musées du XIXe siècle, quand le commun des visiteurs ne peut rien apprendre, mais juste admirer des œuvres. L'archéologie, ce n'est malheureusement pas uniquement ça : c'est aussi un pan de l'histoire qu'il s'agit de transmettre. Alors, oui, l'intégralité des marbres réunis dans un même édifice serait unique, mais en même temps, n'est-ce pas aussi l'occasion à tant de personnes qui ne voyageront pas de les découvrir dans leur pays ? La question demeurera, je pense encore longtemps sans réponse et les moulages remplaçant les originaux, seront encore longtemps en place au musée de l'Acropole.